AMADEUS DE MILOS FORMAN

Nous savons que la fable développée par le film est partiellement inventée. Il convient, dans un premier temps, d'évacuer le problème de l'historicité des faits. Rendons, rapidement, à Mozart et à Salieri ce qui leur appartient.

De Wolfgang Theophilus Mozart (1756-1791), nous savons tous qu'il fut un enfant prodige, exhibé de cour en cour par son père Léopold, musicien lui-même. Aux yeux des occidentaux, c'est l'un des plus grands musiciens de tous les temps. De son vivant, on le tenait pour un merveilleux claveciniste et pour un violoniste accompli.

On attribue à Mozart plus d'un millier d'oeuvres. Contrairement à ce que prétend le film, la musique ne lui tombait pas toute faite dans l'oreille. Les partitions autographes qui nous restent montrent au contraire que l'apparente facilité de sa musique est le produit d'un long et difficile travail.

Constanze Weber, sa femme, lui donna six enfants dont deux seulement survécurent : Franz Xaver devint lui-même musicien (renommé et apprécié en son temps ; mais comment être le fils d'un tel père ?) ; Karl Thomas, l'aîné, fit fortune et servit le vice-roi de Naples à Milan.

Si Mozart est mort dans la gêne, c'est d'avoir trop dépensé et non pas assez gagné. Ses opéras comme Le Mariage de Figaro, La flutte enchantée, Don Giovanni furent des succès, voire des triomphes — les seules royalties du Mariage permirent, plus tard, à son fils Karl d'acheter une propriété sur le lac de Côme, c'est dire !

Mozart n'est pas mort seul et sans assistance médicale (c'est sans doute les nombreuses saignées, à la mode en son temps, qui l'auraient achevé). Constanze, sa femme, Sophie, sa soeur et tous ses serviteurs (il n'en manqua jamais) étaient à son chevet. Il fut enterré dans une fosse communautaire (et non commune) tel que cela était pratiqué en son temps.

Antonio Salieri (1750-1825) est injustement oublié de nos jours. Certes, le film lui a redonné une certaine célébrité, mais l'image qu'il nous en donne est injuste et inexacte.

Salieri fut un musicien accompli et célébré. Polyglotte, favori de Gluck, il devint compositeur de la cour (celle de Joseph II, frère de notre Marie-Antoinette...) à l'âge de vingt quatre ans. Ses plus grands succès, il les connut à Paris, et non à Vienne. Sa chasteté lui permit néanmoins de faire huit enfants. Peut-être était-il gourmand ? Que celui qui n'a jamais péché lui jette la première profiterole !

Salieri s'est retiré de la vie active avant la mort de Mozart, préférant se consacrer à ses enfants et à l'enseignement. Parmi ses élèves, on retiendra les noms de Beethoven, Czerny, Hummel, Liszt, Schubert et... Mozart (Franz Xaver). Loin d'être un compositeur passéiste, il fut plutôt le champion des modernes de son époque.

Mais l'Histoire a des injustices dont il lui faudra rendre compte un jour. N'oublions pas que même le Grand Bach (Jean-Sébsatien) fut lui aussi un temps oublié.

Pourquoi, alors, nous faire le récit d'événements dont nous savons pertinemment qu'ils ne sont pas historiques ?

La fiction n'est pas simple transcription. Le spectateur ne se contente pas seulement de voir ce qui se passe (les péripéties), il lui faut aussi comprendre comment cela se passe (l'enchaînement des péripéties) et surtout pourquoi cela se passe de cette manière (les raisons de ces enchaînements); ce que le public demande, c'est du sens. C'est là que le récit et ses lois interviennent. Si le Récit est structure, c'est pour permettre la construction du sens de l'Histoire. Peter Shaffer, l'auteur de la pièce originale et de l'adaptation, s'en explique ainsi :

"Dès le départ, nous [lui et Forman] étions d'accord sur un point : nous ne faisions pas une histoire objective de la vie de Mozart. On n'insistera jamais assez sur ce point. [...] Mais nous revendiquons aussi, sans vergogne, le droit du conteur d'embellir son récit par des inventions, et de le conduire jusqu'à un climax dont la seule justification est d'envoûter le public et de donner tout l'éclat possible à son thème."

Tout est dit. La fin justifie les moyens. Evacuez de votre esprit toute historicité, vous perdriez votre temps à vous y accrocher. Ce sont les nécessités du Récit et de l'Histoire qui imposent leurs dures lois. Privilégiez la véracité et vous aurez toutes les chances de faire une mauvaise fiction.

A la mort de Mozart, quelques rumeurs coururent Vienne accusant Salieri d'avoir empoisonné son collègue. Mais déjà personne n'y croyait. C'est Pouchkine qui relança ces accusations avec son poème Mozart et Salieri (plus tard un opéra mis en musique par Rimsky-Korsakov). Pouchkine, déjà, avait éprouvé le besoin de tordre le cou à l'histoire pour mieux servir son propos. Shaffer suivra son illustre exemple.

Faisons juste un petit effort d'imagination. Envisageons un instant que le film retrace la lutte de deux musiciens fictifs créés pour les besoins de l'histoire. Il aurait fallu installer le génie de l'un et, a contrario, en démontrer l'absence chez l'autre : tâche hautement difficile, voire impossible.

Le choix de Mozart et de Salieri découle donc du besoin de rendre vraisemblables les protagonistes de la fiction racontée par le film. En tissant le récit autour de Mozart et de Salieri, le problème de la crédibilité n'existe plus : tout le monde a déjà écouté du Mozart, tout le monde connaît Mozart, tout le monde (ou presque) le tient pour un génie.

Quant à Salieri, qui avait entendu parler de lui, à part les connaisseurs et les musicologues ? Il ne pouvait qu'apparaître inférieur à Mozart, aux yeux du grand public, tant l'oubli est la marque des jugements de l'Histoire. Il était le candidat idéal pour le rôle que les auteurs du film voulaient faire jouer à leur personnage : celui du héraut de la médiocrité.