LE CODE DE PRÉSENTATION DES SCÉNARIOS

  • INTRODUCTION
  • Une norme de présentation
    Cette section expose une norme de la mise en page des scripts. Elle se limite à un ensemble cohérent de règles et de pratiques et rejette les variantes hors cet exposé. Il s'agit d'abord de sortir de l’équivoque qu'introduit l'exposition concomitante de toutes les variantes possibles.

    Il n’y a pas de véritable code de présentation des scénarios en France. Il n’y a que des pratiques individuelles respectant quelques grands principes partagés. Le novice qui cherche à comprendre est bien vite perdu parmi toutes les variantes qui se proposent à son choix. Sa propre production n’est souvent guidée que par des préférences superficielles et le résultat manque forcément d'harmonie. L’introduction de l’informatique a fait évoluer nos usages, souvent dans le mauvais sens : celui de la multiplication des particularités et les automatismes de l’ordinateur ont introduit des défauts autrefois inconnus (entre autres, les bas de page).

    Les conseils sur la mise en forme que l’on peut lire dans les différents ouvrages sur l’écriture des scénarios ne peuvent qu’ajouter à la confusion. L’auteur de ces lignes veut bien avouer que lui aussi, à vouloir exposer le plus grand nombre possible de variations dans ce site (et encore, pas toutes… !), a participé au complot. Les ouvrages sur la question se contentent souvent de passer en revue les différentes manières de mettre en page et en forme les éléments du code de présentation. Cette démarche trouve sa justification dans le fait que nous n'aimons guère les règles imposées et que notre esprit de liberté est incapable de s'accommoder avec des systèmes trop fermés. D'où il en ressort généralement une grande confusion et l'idée qu'il est possible de faire ce que l'on veut et qu'on sera de toute façon compris.

    Peut-être… mais ce n'est pas certain. Et puis, on ne vient pas au monde avec la science infuse du script ! Il faut bien apprendre. Le choix de s’en tenir strictement à l'exposé d'une norme fermée a entraîné certains changements que remarqueront les anciens visiteurs. Il en résulte que la présente édition entre parfois en contradiction avec ce qui avait été dit auparavant ou avec certaines habitudes françaises. Les nouveaux passants n’y verront sans doute rien à redire (sauf à juger des choix de l’auteur), les habitués, eux, se sentiront peut-être perdus voire trahis ! Qu’ils se rassurent, les variations seront toujours là. Elles sont regroupées sous le titre de : « Habitudes françaises ».
  • LES PRINCIPES DIRECTEURS
  • Le type de document visé
    Le type de document visé est le scénario de prospection. C'est-à-dire celui qu'on donne à lire aux producteurs, aux acteurs dans l'optique de trouver un financement. Sa présentation est allégée par rapport aux scripts de tournage dont l'objectif est plus technique. Cette dernière n'est pas du ressort du scénariste mais de l'assistant — les techniques informatiques facilitent aujourd'hui cette séparation qui n'était réservée autrefois qu'aux productions les plus riches.
  • Les sources d'inspiration
    D'une certaine manière, c'est le code américain revu et corrigé pour être au plus proche des habitudes françaises tout en restant cohérent qui a inspiré ce travail. Pourquoi s'inspirer du modèle américain ? Parce que les logiciels dédiés à la saisie des scénarios sont pratiquement tous d'outre-atlantique et qu'ils suivent, de ce fait, les normes qui ont cours là-bas. Qu'on se rassure, ces logiciels présentent une certaine souplesse et il est possible d'adapter la plupart de leurs réglages à nos habitudes - mais pas tous.
  • BONNE OU MAUVAISE PRATIQUES ?
  • Une affaire de goût ?
    Dire qu’il n’y a pas de mauvaise pratique en la matière n’aurait d’autre but inavoué que de flatter notre propension à la rébellion. Il y a des présentations efficaces et d’autres moins. Il y a des présentations agréables, d’autres moins.

    Il n’est pas possible d’en faire une affaire de goût. Seule l’efficacité doit être notre objectif. Et pour que l’efficacité soit maximale, il faut un code strict ne présentant que peu de variantes.
  • Alors ? Mais que faire ?
    D’abord, apprendre le code, le comprendre. Le mieux est de suivre les normes exposées ici à la lettre et dans l’esprit.

    Plus tard, chacun aura le loisir de trouver son style : manifestation plus subtile de choix individuels qu’abandon à son goût personnel.
  • LES RAISONS D'ÊTRE DU CODE DE PRÉSENTATION
  • Les fins multiples des scripts
    Le scénario est un outil aux fins multiples et parfois contradictoires. Si vous avez déjà eu en main quelques scripts, vous aurez remarqué leur mise en page particulière. Pourquoi en est-il ainsi ?

    Un scénario doit séduire, prévoir, signifier et anticiper.

    • Séduire (les producteurs, les acteurs) ? Soit. Mais un texte séduit par sa langue, son style, ses qualités littéraires et c'est là où la littérature, nous le verrons, tend ses pièges.
    • Prévoir (le tournage) ? Évidement. De simples compilations en style télégraphique suffiraient mais ce serait faire fi de la séduction.
    • Signifier (maîtriser le sens de l'œuvre) ? Sûrement. Dire, c'est ce que font les mots, parfaitement, mais faire comprendre, c'est tout autre chose.
    • Anticiper (les réactions des spectateurs) ? Nous touchons là au cœur du problème et c'est dans les malentendus du spectateur que nous lisons les ratés de nos anticipations.

    Les règles de présentation ne s'occupent pas de tous ces aspects : la mise en page doit séduire, le découpage en scènes et la bonne utilisation des éléments appartiennent au domaine de la prévision des tournages.
  • Le scénario n'a pas d'existence en soi.
    C'est un objet évoquant un autre objet. Si nous admirons la Vénus de Milo ou nous nous extasions en écoutant la neuvième symphonie de Beethoven, si nous nous laissons envahir par l'odeur des magnolias, si nous apprécions le goût du sel ou la caresse du soleil sur notre peau, ce sont nos cinq sens, la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût, le toucher qui sont sollicités en ces occasions.

    Mais le texte, lui, n'use que d'un seul médium : le mot typographié.
  • Lire n'est pas voir !
    Tout le problème vient du fait qu'on lit un texte alors qu'on entend et voit un film.

    Lorsque nous lisons un texte, nous traduisons les mots écrits en sonorités qui, intériorisées, nous permettent d'accéder au sens. Il faut bien se rendre compte que nous effectuons un processus analogue lorsque nous voyons un film : l'iconique et le sonore sont traduits en une sorte de sous-texte muet pour nous permettre de recréer, et maintenir en notre mémoire, la signification du film.

    Mais le cinéma donne aussi, et surtout, à voir et à entendre tout un univers non-verbal dont la participation à la création du sens est primordiale. On comprend dès lors la difficulté pour l'écrit de transmettre cet aspect au lecteur : si toute description est toujours un texte, il n'est pas certain qu'elle porte une image cinématographique.
  • Un texte à décoder
    Il faut donc sans cesse rappeler au lecteur qu'il ne se trouve pas face à un texte immédiatement accessible, qu'il lui faut traduire les mots lus en images à voir et en sons à entendre. Lire, visualiser, anticiper : ces trois étapes ne sont pas des activités naturelles. C'est bien la raison pour laquelle une présentation codée est indispensable. En affirmant par sa présentation : "Je suis un film", en répétant par ses mises en forme : "Ceci est un décor, ceci est un son, ceci est un dialogue", le code a deux objectifs principaux : casser l'écriture littéraire et aider à l'anticipation des images et des sons.
  • LES OBJECTIFS DU CODE DE PRÉSENTATION
  • L'étude du code est un passage obligé.
    La présentation des scénarios a pour première fonction, de prévenir le lecteur qu'il est en train de lire un film, qu'il lui faudra faire l'effort d'une traduction – et que celle-ci est de sa responsabilité. Je suis un film, dit le script, vous devez me visualiser !

    Pas question de lire directement un texte, il faut créer les images qu'il évoque. Il est facile de l'oublier, de passer sans s'en rendre compte de la visualisation (qui implique l'idée de mouvement) à l'illustration (qui n'est qu'une image fixe). Le code doit nous le rappeler à chaque instant. titre de scène, didascalies, nom de personnage, extension, indication, dialogue, la litanie graphique de la mise en page est là pour nous aider.
  • Ici commence le code
    Dès les débuts du cinéma de fiction, il a fallu anticiper ce qui serait nécessaire aux tournages. N'oublions pas qu'au temps du muet seules comptaient les images, ou presque. Les toutes premières œuvres – pensons à Méliès – sont constituées d'un seul tableau, parfois plusieurs. Ce qui compte donc avant tout, c'est le décor (en italien, scenario !). Les films sont des suites de décors, de scènes dans des décors.

    Si le spectateur prend immédiatement conscience d'un changement de lieu, le lecteur doit pouvoir le faire avec la même facilité. Les scénarios sont donc découpés en scènes, comme au théâtre. Chacune d'elles est repérée par un intitulé mis en valeur par des procédés typographiques simples. Nous en verrons les détails plus tard. Quand vous ouvrez un scénario, c'est ce découpage en scènes que vous voyez en premier : les titres viennent barrer les pages et les découper visuellement en autant de blocs qu'il y a de scènes.

    En suivant notre idée selon laquelle le lecteur doit lire un scénario comme un spectateur voit un film, c'est donc le décor qui doit être donné en premier. Où a lieu l'action ? Il n'y a qu'à fermer les yeux et retranscrire. Vous constaterez par vous-même qu'avec l'habitude nous en venons à décrire les scènes en allant du général au particulier, du décor de l'action à l'action des personnages, une sorte d'ordre à rebours en quelque sorte qu'il faut souvent retoucher afin de rendre la lecture plus facile.

    Mais que se passe-t-il dans l'image ? C'est ce qu'il nous faut montrer maintenant. Les personnages et leurs actions constituent la substance même des films. On pourrait s'attendre à ce que leurs descriptions soient mises en valeur par un nouvel artifice de présentation. Il n'en est rien : décors, personnages, actions, tout nous est présenté de la même manière. Pourquoi ? C'est le sens de la vue qui sera sollicité lors de la projection du film et tous ces éléments seront alors perçus simultanément. Le code doit donc les évoquer de la même façon. Les titres, par la rupture visuelle qu'ils occasionnent, provoquent un choc sur le lecteur comparable au choc ressenti par le spectateur au changement de décor. Par leur unité typographique les paragraphes descriptifs restituent, eux, le caractère simultané des perceptions visuelle et sonore.

    Singin' in the rain (Chantons sous la pluie), le célèbre film de Gene Kelly et Stanley Donen raconte le passage du cinéma muet au cinéma parlant. Dans une scène fameuse, Don Lockwood (Gene Kelly) et sa partenaire Lina Lamont (Jean Hagen) se disent des noms d'oiseaux tout en jouant une scène d'amour. L'histoire du cinéma muet est riche en anecdotes de ce genre et seuls les spectateurs capables de lire sur les lèvres pouvaient éventuellement goûter le sel de la situation, les autres devant se contenter des intertitres. Ces cartons n'étaient pas uniquement mis à la place d'impossibles dialogues, ils apportaient toutes sortes d'informations. Mais comme cela était de moindre importance et que la forme devait suivre le fond, on leur octroya moins d'espace sur la page.

    Les dialogues ont hérité de cette mise en page : c'est l'ouïe ainsi qui trouve sa représentation. Voici un lieu, regardez ce qu'ils font, entendez ce qu'ils se disent. Ah ! Ne mettez jamais d'images dans les dialogues, jamais de dialogues dans les images, votre lecteur serait perdu. Il ne pourrait plus rien voir, plus rien entendre.
  • Maintenant, il faut séduire
    Je suis un professionnel ! Voilà ce que vous affirmez en formatant correctement votre script. L'enjeu n'est pas uniquement la présentation, vous l'avez bien compris. Savoir présenter un scénario, c'est avoir pris la mesure des nombreux problèmes concernant le tournage des films et plus particulièrement celui se rapportant au lieu de la caméra. Au lieu, pas à la place. Il ne s'agit pas encore de déterminer les plans, mais les décors.

    En prouvant ainsi votre professionnalisme vous gagnez la confiance de votre lecteur. Donnez à lire un scénario s'éloignant trop des habitudes et vous risquez l'incompréhension. Vous considérez ces règles comme une insupportable atteinte à votre liberté ? Vous voulez faire ce qu'il vous plaît ? Vous pouvez toujours tenter l'aventure. Elle sera sans doute prise pour de l'incompétence et votre scénario faute d'être un script a toutes les chances de se retrouver rapidement dans la corbeille à papier !

    La séduction n'est-elle qu'une affaire de mots, de style ? Remarquons que dans un script le temps s'exprime par l'espace qu'il occupe sur la page. Voilà le cadre. Pas question de s'étaler, de faire de la littérature. Il faut être précis, descriptif, donner à voir les images telles qu'elles seront vues par le spectateur. Sans pour autant tomber dans la sécheresse d'un style purement extérieur.

    Mais lire un scénario, c'est le visualiser sur l'écran de notre imagination. C'est une tâche inhumaine. Il faut aider notre lecteur de toutes nos forces. Il faut être efficace et pour cela se servir d'artifices, de cette littérature dont nous avions pris bien soin d'interdire l'usage dans un premier temps. C'est une ruse, une ruse dangereuse ; il n'en reste pas moins vrai que le plaisir de la lecture du texte doit anticiper celui de la vision du film. A vous de vous débrouiller...

    Et au-delà des mots, il y a le récit lui-même. Mais c'est une autre histoire.
  • LE DÉCOUPAGE EN SCÈNE
  • L'écriture littéraire est inadaptée pour les scénarios
    Prenons en considération ce simple petit texte :

    Le clown constate que son chien a disparu. Quelqu’un l'aura détaché, il en est certain. Il pense à la paysanne qui, tout à l'heure, lui avait fait une remarque acerbe alors qu'il nouait la laisse au poteau. Il cherche l'animal du regard parmi la foule qui flâne au milieu de la foire, indifférente à son malheur. Lucette, elle, ne comprends toujours pas pourquoi elle a suivi l'affreux bâtard jusqu'à la gare. Sa première idée était de le rattacher pourtant. Fuyait-il cet affreux clown qui l’avait battu ? Le chien entre dans la gare comme s'il savait où il allait, Lucette le suit. Pourquoi entrer dans une gare si ce n’est pour prendre un train, se dit Lucette. Même les chiens savent ça. Le Chef de gare les regarde s'avancer jusqu'au guichet d'un air goguenard. Il la connaît bien la Lucette, que vient-elle faire ici, et voilà qu'elle a un chien maintenant ?

    Le destin des scénarios est de devenir film — enfin, c'est là tout le mal qu'on peut leur souhaiter. Les tournages coûtent chers et tout doit être préparé minutieusement. La source du savoir des équipes réside dans le script : là, tout ou presque de ce qui sera nécessaire est consigné.

    Tirons de ce texte la liste (élémentaire) de ce qui sera nécessaire au tournage.

    • Un clown
    • Un chien
    • Une laisse
    • Un poteau
    • Des figurants
    • Des marchands...
    • Lucette
    • Une gare
    • Un chef de gare
    • ...

    Nous avons une liste, encore faudrait-il pouvoir l’exploiter. Et puis, sans être grand clerc, il est évident que nombre des informations contenues dans ce petit texte ne sont pas exploitables du point de vue cinématographiqe. À l’évidence, cette écriture littéraire n’est pas adaptée à la nécessité de...
  • Prévoir les tournages
    Que nous dit donc cette liste : il faudra des personnages, des figurants, des accessoires pour les deux petites scènes que suggère ce court texte. Deux scènes dans deux lieux différents : d'abord une foire, ensuite une gare.

    Il y a toutes les chances que ces deux scènes ne soient pas tournées le même jour ; en tout cas, pas au même endroit ! Toujours dans un souci d’économie, isolons ce qui concerne la foire de la gare :

    À LA FOIRE

    Le clown constate que son chien a disparu. Quelqu’un l'aura détaché, il en est certain. Il pense à la paysanne qui, tout à l'heure, lui avait fait une remarque acerbe alors qu'il nouait la laisse au poteau. Il cherche l'animal du regard parmi la foule qui flâne au milieu de la foire, indifférente à son malheur.

    À LA GARE

    Lucette, elle, ne comprends toujours pas pourquoi elle a suivi l'affreux bâtard jusqu'à la gare. Sa première idée était de le rattacher pourtant. Fuyait-il cet affreux clown qui l’avait battu ? Le chien entre dans la gare comme s'il savait où il allait, Lucette le suit. Pourquoi entrer dans une gare si ce n’est pour prendre un train, se dit Lucette. Même les chiens savent ça. Le Chef de gare les regarde s'avancer jusqu'au guichet d'un air goguenard. Il la connaît bien la Lucette, que vient-elle faire ici, et voilà qu'elle a un chien maintenant ?

    Remarquons au passage qu’à la foire, Lucette et le chien n’ont pas besoin d’être là, alors qu’à la gare, le clown n’y apparaît pas.

    Le découpage en scènes est donc d’abord une nécessité pratique. S’adonner au petit rituel d’écrire un titre nous aide aussi à...
  • Comprendre l'acte de filmer
    Le simple fait d’écrire un titre de scène avant chacune d’entre elles nous rappelle que notre écriture doit être aussi factuelle que possible. Tout cela implique que le scénariste comprenne ce qu'est l'acte de filmer : il doit savoir à chaque instant si ce qu'il décrit peut être mis devant une caméra et enregistré par elle.

    Reprenons le premier petit passage, phrase par phrase : "Le clown constate que son chien a disparu". On peut raisonnablement penser que l’acteur saura faire passer la surprise du personnage découvrant la perte de son chien. "Quelqu’un l'aura détaché, il en est certain". Là, nous sommes sur le point de tomber dans un des pièges de la littérature : c’est une réflexion que se fait le personnage à lui-même, aucune caméra n’est capable de la filmer ! et la phrase qui suit est du même tonneau ! "Il pense à la paysanne qui, tout à l'heure, lui avait fait une remarque acerbe alors qu'il nouait la laisse au poteau." Nous verrons bien le poteau, mais la laisse ? Si elle est encore attachée au poteau, ce peut être un signe fort, mais dans la scène suivante, faut-il que Lucette suive le chien ou que le chien l'entraîne ? "Il cherche l'animal du regard parmi la foule qui flâne au milieu de la foire, indifférente à son malheur". Par contre, quelqu’un qui cherche quelque chose du regard, c’est un comportement observable.

    Voyons la suite : "Lucette, elle, ne comprends toujours pas pourquoi elle a suivi l'affreux bâtard jusqu'à la gare. Sa première idée était de le rattacher pourtant. Fuyait-il cet affreux clown qui l’avait battu ?" Ces réflexions sont la pensée de Lucette et "comme s'il savait où il allait" est une réflexion de l'auteur. Nous sommes de nouveau dans les pensées de Lucette avec : "Pourquoi entrer dans une gare si ce n’est pour prendre un train, se dit Lucette. Même les chiens savent ça." Avec : "Le Chef de gare les regarde s'avancer jusqu'au guichet d'un air goguenard.", nous sommes dans l'action mais avec : "Il la connaît bien la Lucette, que vient-elle faire ici, et voilà qu'elle a un chien maintenant ?", nous passons dans la tête du chef de gare.

    L'auteur doit savoir ce qu'il met devant la caméra, car c'est ça, un scénariste, quelqu'un qui sur le papier met des personnes et des actions, dans des décors, devant une caméra. Certes, certaines de ces "intériorités" pourront être exprimées par des dialogues — mais un dialogue est toujours la manière la plus faible de faire passer une information au cinéma.

    Découper en scènes, c'est-à-dire indiquer dans quels décors elles se déroulent, est non seulement une préparation des tournages mais aussi un rappel à l'auteur qu'il doit penser en terme d'objets filmables. Le découpage en scène est une nécessité technique tout autant qu’une nécessité psychologique pour le scénariste : techniquement cette indication prépare le tournage, psychologiquement elle prépare le scénariste à visualiser son décor, ce qui s'y trouve, ce qui s'y passe.

  • DÉFINITIONS
  • Lieu ou décor ?
    Au stade de l'écriture, les lieux de tournage ne sont pas encore définis. Il vaut mieux parler, plus abstraitement, de décors, d'autant plus qu'un même décor peut avoir plusieurs adresses de tournage.

    Toutefois, le scénariste ne peut avoir le même regard que l'assistant-réalisateur : le mot décor n'évoque que le lieu lui-même sans faire référence à la dramaturgie. Ce n'est pas le décor qui fait le drame... quoique le lien soit très étroit entre eux.
  • Scène ou séquence ?
    Au théâtre, le mot scène évoque à la fois un lieu et un temps dramatique, ce dernier étant généralement marqué par l'entrée et la sortie des personnages. Le mot scène semble donc plus approprié du point de vue du scénariste. Mais rien ne nous oblige à limiter le moment dramatique à un seul décor. Dans ce cas on nomme séquence cet ensemble de scènes formant une unité narrative.

    Nous avons donc, pour désigner une même chose, mais selon des points de vue différents, trois mots : décor (endroit où se passe l'action), scène (décor et dramaturgie) et séquence (dramaturgie). Nous remarquerons, au passage, qu'une scène dans un seul décor peut présenter les caractéristiques d'une séquence, c’est-à-dire se suffire dramatiquement parlant à elle-même.

    Serait-il plus exact de dire qu'un scénario est découpé en décors, en scènes ou en séquences ? Le mot scène semblerait devoir s'imposer en ce qu'il garde les deux idées de lieu et d'unité dramatique. Cependant, des auteurs, et non des moindres, lui préfèrent le mot séquence. D'où vient cet emploi ? Sans doute du découpage technique qui est une séquence de plans ; d'où le fameux plan séquence, suite de plans en un seul plan sans coupure ! Mais comment désigner alors un moment dramatique qui se déploie sur plusieurs lieux ? Dans ce cas là, on emploit tout simplement le mot... scène !

    Il nous faut faire un choix. Ici... nous dirons qu'un script est découpé en scènes et que le mot séquence désigne un moment dramatique indépendamment de toute notion de décor.