— Pourquoi me proposez-vous du thé ?
 
Rien de tel qu'une bonne tasse de thé pour appaiser sa colère et se resaisir. Prétendre que le scénario n'existait pas était de la pure provocation, je vous le concède ; quoi que… 

C'est que, il faut bien le dire, ce n'est pas si facile de donner une définition du scénario. Chacun y va de la sienne, des siennes. Isabelle Raynauld en cite plus d'une vingtaine dans son article "Le scénario a toujours été en crise" (2).

Les quatre illustrations ci-après résument le problème.



 
En bas à gauche, nous avons ce fameux scénario (3) dont nous cherchons la nature ; en haut à gauche, représentée par une scène de tournage, est symbolisée la fabrication du film ; en haut et à droite, c'est la projection du film et en bas à droite, les spectateurs en train de le regarder.

Ces quatre illustrations vont nous permettre de mieux cerner la nature du scénario et, peut-être justifier l'assertion péremptoire de l'article précédent. Car, en vérité, je vous le dis :

Un scénario, c'est …

T1
Un film commence par un Texte…

Le scénario est bien un texte, mais pas de n'importe quel texte. Il se présente d'une certaine manière ; on reconnait sa nature au premier coup d'oeil. C'est un outil de travail. C'est à lui qu'on se réfère sur les tournages. Chaque technicien, chaque acteur en possède son propre exemplaire. C'est une mémoire du futur !

S'il est un outil indispensable au moment du tournage, le scénario, en amont, a une fonction de séduction : séduction de producteurs, d'acteurs, de réalisateurs. Et cela n'est pas sans influencer sa forme et son style. Mais ce texte en lui-même n'est rien, ce sont des mots mis pour des images, pour des sons.

… l'anticipation d'un tournage.

T2
… se poursuit dans le Tournage …

Le scénario est une prévision des images à tourner, des paroles à prononcer, etc. Nul donc ne pourra écrire de scénario s'il ignore comment on fait un film. C'est là aussi que se révèle son coût. Personne ne peut prétendre écrire pour le cinéma s'il méconnait les réalités éconnomiques de cette industrie.

Le tournage lui-même n'achève pas la fabrication du film, d'autres étapes sont encore nécessaires. Ce n'est qu'en toute fin que l'oeuvre prend son sens. Le tournage n'est qu'un moyen.

… l'anticipation d'un film.

T3
… aboutit dans un Théâtre …

Ce n'est pas la salle obscure qui nous intéresse mais le sens de l'oeuvre. Les plans seront montés pour créer les scènes, les scènes seront assemblées pour former les séquences et les séquences elles-mêmes réunies formeront le film ; le mixage unifiera paroles, sons et musiques en une bande sonore synchrone avec les images. C'est seulement à ce stade que pourra se révéler le sens du film, sa substantifique moelle. Mais cela ne sera possible qu'à travers le regard et l'écoute d'un spectateur.

… l'anticipation des réactions du public.

T4
… pour finir dans la Tête du spectateur.

C'est lui qui reçoit le film, le décrypte et lui donne son sens. Il est le destinataire final, la raison d'être du cinéma. Oublier cela est la plus grande faute que puisse commettre un auteur.

Voilà pourquoi plaire est la loi. Mais qu'on se rassure, il y a une infinité de façons de plaire. Et si vous y parvenez, votre film sera un succès, à la hauteur de votre ambition.

… l'anticipation des receTTTTes.

Ou de l'Art7, comme le dit si bien l'Ami Miesch !

Aucun de ces quatre aspects ne saurait être dissocié des autres. Ces quatre 'T' sont les quatre temps du cinéma. T1, c'est le temps d'avant le film ; T2, c'est le temps de la fabrication ; T3, c'est le temps du film anticipé de l'auteur ; T4, c'est le temps du spectateur. Comprendre ce qu'est un scénario, c'est prendre la mesure de tous les problèmes qui surgissent à chacun de ces stades.

Avant de poursuivre et après tous ces 'T', vous reprendrez bien un peu de thé ?

— J'en suis à ma quatrième tasse !… Si vous me parliez un peu de ce fameux Koulechov maintenant ?

Plus tard, plus tard! Puisque vous voulez devenir scénariste, je voudrais vous d'abord vous parler de celui que j'appelle… 

 
L'écrivain de cinéma ?

Vous m'ôter le mot de la bouche! C'est un écrivain qui écrit des films! — Vous comprenez maintenant pourquoi je dis qu'un scénario, ça n'existe pas ?

Qu'est-ce qu'un scénario ? L'intuition nous suggère toutefois cette définition : "un scénario, c'est un film en mots". Des mots pour des images, des mots pour des sons, des mots pour des mouvements de caméra, etc.

Les mots sont l'apanage des écrivains. Le scénariste est un écrivain. Sa tâche est d'écrire un scénario : à lui les mots ! Son statut dans la profession est ambigu. S'il est parfois promu auteur du film, il est le plus souvent relégué dans l'ombre du réalisateur, car l'oeuvre réelle est dans le devenir de son travail.

On dit du scénariste qu'il lui suffit de fermer les yeux, d'imaginer le film sur son écran intérieur et de décrire ce qu'il voit. C'est une boutade bien sûr mais qui contient sa part de vérité. Le scénariste sait bien que ses mots sont contingents (il le sait si bien qu'il s'interdit toute littérature), qu'il doit, tout au long de son ouvrage, endosser les habits du metteur en scène, du monteur, de l'acteur, etc., sous peine de faillir à son rôle.

La question de la paternité de l'oeuvre est souvent l'occasion d'âpres batailles. Tous les auteurs n'envisagent pas leur tâche d'une façon identique. Il y a ceux pour qui le film n'est que la simple actualisation de leurs mots ; il y a ceux qui pensent que tout se fait au tournage ; il y a ceux pour qui un film est un long processus dont le scénario n'est qu'une étape ; il y a ceux enfin qui ne jurent que par le public-roi.

En vérité, la réponse à la question toute théorique de savoir qui est l'auteur du film est sans importance. On connait le mot de Jean Renoir : "L'auteur, c'est le plus fort". Le plus fort ? C'est le scénariste. C'est le réalisateur. Ajoutons, pour n'oublier personne, un zeste de producteur.

Et maintenant, qu'est-ce qu'un auteur ? Est-ce un inventeur d'histoires ? Est-ce un conteur d'histoires ? Il est beaucoup plus intéressant d'envisager son travail sous l'angle de la fonction. Savoir qui occupe réellement la place dans le processus est secondaire. Chaque film est un cas d'espèce. Disons qu'une ou plusieurs personnes auront occupé le poste. Et laissons aux historiens de cinéma le soin de décider de la chose.

L'auteur, collectif ou non, est celui qui parle, celui qui fait entendre sa voix, qui imprime sa marque à l'oeuvre, qui en maîtrise et assume le sens. Tout film a un sens. Tout film a un auteur. Il y a des films écrits à plusieurs mains mais qui témoignent de l'engagement d'un seul, il en est d'autres, signés d'un seul nom, mais porteurs de valeurs anonymes, collectives... et rassurantes.

Mais est-il bien certain que l'écrivain de cinéma travaille avec une plume ? En d'autres termes, faut-il s'attacher à l'outil pour définir ce qui s'accomplit à cette étape de la création ? Qu'est-ce qui est premier, en vérité ? Le film ? Ou le texte ? Si c'est le texte, alors l'aspect singulier du cinéma n'a pas encore été abordé et l'adaptation reste à faire. Le texte n'est encore qu'un texte et rien d'autre. Si c'est le film alors le texte est second et le scénario s'efface derrière l'oeuvre cinématographique.

L'écrivain de cinéma écrit "avec du cinéma" et il serait un cinéaste à part entière s'il menait à terme l'oeuvre ébauchée sur le papier. Il doit l'être, en tout cas, tout le temps qu'il exerce son activité. Son renoncement à réaliser le film est une autre affaire. D'ailleurs, le plus souvent, scénariste et cinéaste, sont une seule et même personne. Et pour cause.

Une dernière tasse ?

— J'ai peur d'abuser de votre temps… 

Quinze milliards d'années… environ. Nous avons bien le temps pour une tasse encore, non ?

— Quinze… Vous n'avez pas peur qu'il refroidisse, le thé ?


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