Raconter… Oui, raconter, raconter une histoire...
Tout est dans cette intéressante expression. Elle nous indique qu'il y a d'un côté une histoire, et de l'autre, la narration de cette histoire.
En d'autres termes, il y a les événements et leur(s) récit(s). Au singulier ou au pluriel car nous pouvons tirer plusieurs récits d'une même série de faits: pensez aux Exercices de style de Raymond Queneau où une histoire y est racontée de quatre-vingt-dix-neuf manières différentes.
Si nous n'avons pas l'habitude de séparer ces deux aspects, c'est parce que nous ne pouvons appréhender une histoire qu'à travers le récit qui nous en est fait ; pratiquement, ils se confondent.
Pour nous autres scénaristes, cette distinction est d'importance car elle nous rappelle, entre autres, que le récit que nous écrivons avec des mots est destiné à devenir un récit en images. Ce que nous décrivons en premier lieu, c'est la mise en place d'événements destinés à être filmés (ce qui n'est en rien contradictoire avec la fonction structurante du récit).
Avant de s’intéresser aux histoires et à leurs récits, il est indispensable de prendre conscience de notre objectif final qui est particulier au cinéma: produire un spectacle destiné à nos deux principaux sens, la vue et l’ouïe.
Il s’agit quasiment de faire de nous des témoins directs des événements!
À l’aube du cinéma, le public était totalement abusé par ces images mouvantes à tel point qu’il n’arrivait pas à faire la différence entre la réalité et sa représentation cinématographique — même face à des images muettes et en noir et blanc! Un projectile était-il lancé vers l’objectif que les spectateurs se baissaient pour l’éviter et ils avaient peur de se faire écraser par le train qui entrait en gare!
Le montage, les gros plans furent d’abord des scandales et il a fallu toute une éducation du public pour que le langage cinématographique puisse se mettre en place et produire des films tels que nous les connaissons aujourd’hui.
N’oublions donc jamais que notre objectif est une illusion de la réalité. C’est donc d’elle qu’il faut partir. Ça commence donc il y a environ quinze milliards d’années!
— Ce n’est pas seulement la première bobine qu’il va falloir couper!…
Je fais simple pour ne pas faire compliqué! …
Au commencement était le Verbe. Et le Verbe était seul, et le Verbe s’ennuyait. Aussi fit-il quelque chose d’incompréhensible, IL inventa le Temps!
Conséquence, imprévue
peut-être, avec le temps, les événements firent leur entrée
en scène. Par convention, nous les représenterons disposés
sur un axe temporel orienté de gauche à droite. Comme ceci:
Des événements se déroulant
dans le temps. Ici ou ailleurs, aujourd’hui ou demain,
vrais ou faux, réels ou imaginaires. De ces événements, je
dis qu’ils appartiennent à la Substance pour
rappeler leur matérialité.
C’est d’elle que nous allons extraire les faits de notre
histoire… avant de la raconter.
Qu'est-ce que l'Histoire ? C'est, nous dit le Robert,
la "connaissance et (le) récit des événements du passé, des
faits relatifs à l'évolution de l'humanité (d'un groupe
social, d'une activité humaine), qui sont dignes ou jugés
dignes de mémoire ; les événements, les faits ainsi
relatés."
Au commencement, il y a les faits. Inscrits dans une
chronologie infiniment divisible et sans solution de
continuité, ils constituent la matière première du récit,
sa Substance — magma furieux dont toutes les
parties ne cessent de s'entrechoquer dans un frénétique
mouvement brownien.
Cependant, des événements, ça ne fait pas encore une
histoire, ça fait des histoires et nous, nous voulons
raconter une histoire. Il va donc nous falloir sélectionner
parmi tous ceux qui appartiennent à une seule et même
histoire.
Pour nous faciliter une nouvelle fois la tâche, nous allons
représenter ces faits sur un nouvel axe temporel, celui de
l’histoire objective (ou Histoire pour faire plus
simple).
L’histoire objective, c’est
donc simplement les événements de l’histoire dont nous
voulons faire le récit. Ils appartiennent encore à la
Substance, ce sont des faits qui ne peuvent être
appréhendés que par nos sens parce qu’ils appartiennent à
la réalité.
— Il n’y a donc pas de fiction pour
vous?
Si, bien sûr! Mais la fiction doit se prétendre réelle!
Soyez patient!
Revenons à notre petit dessin. La flèche représente l’acte
intellectuel qui consiste à isoler les faits. Notons encore
qu’ils se déroulent dans le même ordre temporel.
Il faut donc extraire les faits essentiels. Mais comment?
Par choix arbitraires? À intervalles réguliers? Au
hasard ? Tout récit historique n'est-il pas une
tentative d'explication ? N'est-ce pas la logique des
évènements qui intéresse l'historien ? C’est-à-dire la
loi qui lie les causes à leurs effets ? Pourrait-il en
être autrement ?
La fiction, elle, décrit un monde inventé. Concevoir une
fiction ne consiste pas à réduire une Substance
mais à créer une histoire objective, par concaténation
d'évènements fictifs.
Chaque fait est la cause de son suivant qui est donc son
effet. Cette affirmation est bien sûr réductrice puisqu’une
histoire se compose la plupart du temps de plusieurs fils
qui s’enchevêtrent, et tous les faits de chaque fil ne
peuvent évidemment être les causes ou les effets de tous
les autres. Chaque fil cependant doit obéir à cette loi de
logique. Un élément isolé est un élément superflu qui,
n’ayant ni cause ni conséquence, peut être supprimé.
Si j’insiste sur la Substance, c’est parce que
l’Histoire du récit, qui sera sans doute inventée,
devra donner l’illusion d’appartenir à la réalité. Sans cet
enracinement, elle aura toutes les chances de n’être pas
crédible.
— Et si vous la racontiez, votre
histoire!
Que fais-je donc? Encore une fois, nous nous servirons d’un
axe, celui du Récit, pour représenter les
événements du récit.
Nous remarquons tout de suite
que c’est un segment et non plus une droite, qu’il a un
début et une fin, sa longueur représente la durée de la
projection du film. Ni plus, ni moins. Observez…
La flèche rouge représente
l’acte de narration. La durée de l'histoire n'affecte en
rien la durée du récit qui…
— Alors vous prenez un bout de l'Histoire, et
vous coupez ?
Et si votre ‘bout d’histoire’ dure trois ans? N’oubliez pas
qu’il faut tout faire tenir dans le temps d’une projection!
Non! Raconter, c'est toujours sélectionner des événements
de l'histoire. Deux événements qui se suivent dans
l'Histoire peuvent évidemment avoir leurs représentations
consécutives dans le récit…
— Pourquoi les
segments sont-ils égaux dans votre schéma? Ça représente du
temps? Dans ce cas…
Vous êtes énervant à toujours vouloir aller trop vite! Oui,
ça représente du temps! Non, ils ne sont pas égaux,
forcément! Je reprends:
Deux événements qui se suivent dans l'Histoire peuvent
évidemment avoir leurs représentations consécutives dans le
récit mais comme le montre ce petit schéma, c'est le
phénomène fondamental de toute toute narration: les
ellipses temporelles.
Le récit est nécessairement elliptique tandis que
l'histoire est inévitablement continue : le cinéma est
l'art de l'ellipse. Le cinéma est un art du
temps…
— Comme tous les arts!
Non! Il faut du temps pour regarder un tableau, une
sculpture ; il faut du temps pour lire un livre et il y a
du temps dedans mais leurs auteurs ne gèrent pas le temps
du récepteur. Par contre, les auteurs d’oeuvres musicales
ou cinématographiques inscrivent leurs discours dans des
durées données…
— On peut toujours ralentir ou accélérer un
film! Revenir en arrière ou sauter une scène! Avec les
techniques modernes, votre argument tombe un peu,
non?
Non! Non et non! Le romancier n’anticipe pas les erreurs
qui pourraient survenir lors de l’impression de son ouvrage
— pagination erronée, pages oubliées, pages imprimées
plusieurs fois…
Un cinéaste inscrit son film dans un temps donné, un temps
dont il use sciemment et dont il doit être avare. Scènes
longues, scènes courtes, scènes importantes, scènes
secondaires, c’est du temps qu’il faut gérer pour le compte
du spectateur, c’est du temps qu’il faut imposer au
spectateur.
Maintenant, si ça amuse le spectateur de détruire les
rythmes ou la structure narrative par un artifice
quelconque, l’oeuvre ainsi vue n’est plus totalement celle
de son auteur.
— Chic! On va pouvoir partager les droits
d’auteur…
Je vous laisse à vos illusions… Reprenons…
Partons maintenant du point de vue du public, à quoi a-t-il
accès ? À des images et des sons qu'il appréhende avec
ses sens. Pour lui, Substance, Histoire et Récit
forment un tout. Si vous demandez à un spectateur de
raconter l'histoire du film qu'il vient de voir, aura-t-il
conscience qu'il en fait un nouveau récit — avec des
mots ? Il en calquera très certainement la structure
temporelle montrant ainsi que pour lui Histoire et
Récit ne sont qu'une seule et même chose. Et d'une
certaine manière, il n'aura pas entièrement tort !
C'est pourquoi, certains auteurs emploient les termes de «
récit raconté » et de « récit racontant » pour désigner les
concepts d'Histoire et de Récit tels
qu'utilisés ici. La présence dans chacune de ces
expressions du mot récit pourrait prêter à confusion, mais
l'idée que ces deux instances sont indissociables y est de
ce fait mise en valeur. De même, les mots 'contenu' et
'contenant', sans doute plus transparents sont très
utilisés. Ces formules évoquent toutes le même phénomène :
Histoire et Récit se confondent en un
discours unique où fond et forme sont fusionnés. L'un
n'allant pas sans l'autre.
Attardons-nous un instant sur ce récit littéraire : «
L'homme qu'elle avait croisé la veille se trouvait de
nouveau devant elle. » Nous sommes en présence d'une
Histoire et d'un Récit. Il est facile
d'en tirer le récit raconté : une femme a croisé un homme à
deux reprises (on supposera les scènes développées dans le
texte). Le récit racontant mêle dans la même phrase deux
temporalités différentes. Le lecteur replacera très
facilement chacun des événements du récit raconté à sa
place.
Le cinéma n'a qu'un temps à sa disposition : le présent
(celui de la projection). Il peut néanmoins exprimer les
rapports temporels entre les évènements qu'il relate.
Adapter cette histoire pour un film ne posera guère de
difficultés : l'histoire des deux rencontres sera toujours
la même mais le Récit devra montrer ces deux
épisodes au présent et successivement.
Il est d'autres récits littéraires dont il sera possible
d'extraire l'Histoire, mais où l'imitation du
Récit d'origine sera irréalisable. Pensons au
fameux : « Longtemps je me suis couché de bonne heure ».
Monsieur Proust pourra toujours se coucher devant nous de
bonne heure autant de fois qu'il le voudra, jamais le
Récit cinématographique ne pourra traduire la
notion dénotée par le mot longtemps (c'est un commentaire
qui exprime l'idée d'une vieille habitude qui appartient au
passé).
Littérature et cinéma ont le même objectif : nous donner à
voir un monde. Si la première dépend de l'imaginaire de son
lecteur, le second repose sur une représentation.
Pour le scénariste, tout le problème se résume en ceci : le
discours qu'il tient (Histoire plus Récit
) devra être transformé en une Substance qui, une
fois filmée, aura la charge lors de la projection de créer
un monde. Il doit donc sans cesse visualiser les
évènements qu'il imagine parce qu'un film ne «dit» pas mais
«montre» ; et comme il ne peut travailler
l'Histoire qu'à travers un Récit,
cinématographique qui plus est, cette attitude — qui
consiste à voir en images et en
mouvements — est pour lui vitale.
Il est particulièrement utile de séparer conceptuellement
le raconté du racontant. Certains ouvrages sur le scénario
conseillent même d'écrire l'histoire objective du film,
c'est-à-dire de dresser la chronologie des faits
(débarrassée de tout point de vue) afin de mieux analyser
l'enchaînement logique des évènements et voir s'ils
pourront mener l'Histoire à bonne fin —
c'est-à-dire voir si la chaîne des causes et des effets
n'est pas brisée.
La création de l'Histoire précède ou accompagne la
mise en Récit. Ces deux mouvements ne se
confondent pas mais sont interdépendants. Ainsi la
nécessité pour le film de parler en images modifiera-t-elle
les faits de l'Histoire. Le Récit n'est
pas une simple structure ajoutée mais bien une armature
tangible charpentant tous les processus narratifs et ayant
sa propre logique.
Mais qu'entend-on par logique du Récit ?
Revenons à notre petit schéma…
Il nous montre immédiatement qu'un récit est nécessairement
borné : il a un début et une fin, il dure un certain temps.
Imaginons un instant la projection d'un film qui
s'arrêterait inopinément à l'avant dernière bobine et...
par ici la sortie.
À coup sûr, les spectateurs seraient complètement
désorientés. Un marqueur de fin est indispensable.
Ce marqueur, c'est la scène qui clôt l'Histoire
avant l'achèvement du Récit. Cette nécessité, le
Récit va la projeter sur l'Histoire en
exigeant la présence d'une Clôture.
Viendrait-elle à manquer, qu'elle brillerait par son
absence.
C'est vers cette Clôture que la logique de
l'Histoire est censée nous mener ; et c'est à
partir d'elle qu'est (re)construite, par un mouvement
rétrograde, la série des causes et des effets. Le
Récit exige une fin, l'Histoire se doit
de la fournir !
Mais ce qui se ferme devra avoir été ouvert auparavant ; la
notion de Clôture implique celle
d'Ouverture !
Ces deux faits primordiaux, nous les avons tirés de
l'observation du schéma. Cela va nous entraîner encore plus
loin, n'en doutons pas.
Si la Substance a sa Loi, l'Histoire sa
logique et le Récit sa règle, il ne sera pas
toujours facile d'harmoniser l'ensemble. Le Récit
va s'imposer à l'Histoire qui fera tout ce qu'elle
peut pour que la Substance conserve son entière
crédibilité. Il n'est pas rare que cet équilibre soit
introuvable : ou le Récit est brisé dans sa
structure, ou l'Histoire est mutilée dans sa
dialectique, ou bien encore la Substance est
invraisemblable.
Il est des histoires qui ne peuvent pas être racontées au
cinéma.
[Un temps]
— Bon, ben… après tout ça, je crois
que… que je vais aller me coucher !
Déjà ? J'ai du café si vous voulez.







