— C'est aujourd'hui qu'on aborde les trois actes ?

Vous me permettez une petite digression ?

— Une petite alors… 
 
Mes petits dessins vont vous expliquer pourquoi il y a forcément trois actes. Observez celui-ci :

lib_nu

— Limpide  !

Gardez vos sarcasmes pour vous, s'il vous plaît ! et écoutez-moi… 

L'unique objectif de l'industrie cinématographique est de vous retenir prisonnier dans une boîte obscure le temps d'une projection et de vous inciter ensuite à convaincre votre voisin de palier, votre cousine de Bretagne ou votre raton laveur de subir le même supplice.

Certes, les plus perfides moyens ont été utilisés pour vous attirer : titres alléchants, actrices et acteurs vedettes, photos de femmes dans le plus simple appareil (très efficace sur la gent masculine), etc., etc., etc. Mais à peine êtes-vous entré dans la salle que vous regrettez de vous être laissé entraîner aussi naïvement. Vous vous apprêtez à fuir par la première issue de secours quand la projection commence. Trop tard ! Le piège s'est refermé et vous voilà prisonnier. Assis !

— Passant, entends-tu les cris sourds du public qu'on enchaîne ?

Oui, oui… Enchaîné à votre fauteuil jusqu'à la fin de la projection ! Comment avez-vous pu vous laisser prendre ? Vous ? Votre première erreur ne fut pas tellement d'entrer dans le cinéma que d'avoir imaginé, naïvement, pouvoir tirer un certain plaisir de ce spectacle insignifiant.

Hé, oui ! Reconnaissez-le, vous n'êtes pas totalement innocent !

Et c'est avec cet espoir que vous allez vous faire... avoir. Car Ils n'auront pas de pitié. Dès le départ, on vous prendra aux sentiments, aux tripes, aux... où il faudra. Et vous serez pris ! Tout cela c'est de la faute à votre plaisir ! Vous possédez une sorte de tensiomètre interne qui mesure les variations de votre émotion et il suffit de la faire monter, monter, monter tout au long du film pour vous faire tenir tranquille. On n'attrape pas les mouches avec du vinaigre.

 Regardez comment cela se passe : en abscisse, la durée de projection, en ordonnée, la mesure de votre émotion.

lib

N'espérez pas cette mansuétude de leur part. Ils sont bien trop malins ; vous êtes entré ? Ils vous tiennent et ne vous lâcheront plus avant le mot « fin ».

 Et pour cela, que vont-ils faire ? Voici ce qu'on vous imposera…

piege


Vous comprenez ce qu'ils font ? Bien sûr, la courbe ne tient pas compte des variations locales mais elle résume bien votre malheur : ça monte, ça monte encore, et vous en redemandez ! Et puis… l'apothéose et par ici la sortie !

— Les… 

Comme vous dites ! Mais l'autre jour, passant devant un cinéma, je vis un homme en sortir hilare. Comme je le regardais étonné, il me dit :

— Je suis sorti avant la fin.

— Heureusement qu'il y a encore des mauvais films !

Me piquez pas mes répliques, vous !

Vous les voyez maintenant les trois actes ?

— Parce qu'ils sont dedans !?

Ne vous ai-je pas déjà parlé d'Ouverture et de Clôture ! Réfléchissez ! Loin d'être arbitraire, la construction classique s'appuie sur la logique et le bon sens.

Un Récit dure un temps fini. Ceci, nous l'avons vu, impose la présence d'un marqueur de fin  : la Clôture. Mais comment fermer une porte si elle n'a pas déjà été ouverte ?

La contrepartie de la Clôture, c'est l'Ouverture.

— Oui, vous l'avez dit la dernière fois… 

Vous n'êtes pas complètement sourd… Avant de pouvoir ouvrir un film — c'est-à-dire le faire entrer dans son sujet — le spectateur doit avoir été mis au courant d'un certain nombre de données de l'Arène, et pour ce motif l'Ouverture est placée un certain temps après le début du film. L'histoire étant ouverte, sa mécanique nous mène jusqu'au moment où les forces qui l'animaient se défont : la Clôture. L'histoire ne peut aller plus loin, elle est terminée. Mais il faut laisser au public le temps de comprendre que tout est fini, d'où un laps de temps, court mais indispensable, entre la résolution et la fin de la projection.

 C'est ce qu'indique, grosso modo, le schéma ci-après :


oc

 Nous pouvons donc maintenant définir ces fameux trois actes :

trois_actes

 Le premier temps ouvre la possibilité d'un processus, le second réalise cette virtualité, le troisième clôt la séquence sous la forme de résultat atteint (1). C'est la logique élémentaire et indépassable de tout discours.

Un problème de mathématique, qu'est-ce que c'est ? Des données et une question (premier acte), une démonstration (deuxième acte), et la conclusion qui se contente de déclarer le problème résolu.

— Le fameux CQFD !

Exactement !

Si l'on y rapporte la courbe de l'émotion du spectateur, notre petit schéma prend l'allure ci-dessous :

3_actes_spectateurs

Si vous ne voulez pas que votre spectateur sorte avant la fin du film, il faut faire correspondre la scène la plus intensément émotionnelle avec la Clôture !

— Et comment fait-on ça ?

Toujours pressé ! C'est l'objet de l'ensemble de ces exposés ! Alors, soyez patient !

Le caractère fini du Récit nous a permis de déduire l'existence de l'Ouverture et de la Clôture, les deux articulations dramatiques majeures d'un film.

Intéressons-nous maintenant à un troisième point.

 Un film dure deux heures environ. Nous avons tous, peu ou prou, le sens du temps qui passe. Nous avons la conscience, un peu floue, de la mi-course, du milieu du film.

pnr

Vous vous souvenez que nous sommes partis de la subjectivité du spectateur— car nous voulons lui plaire. Notre objectif est de manipuler ses émotions et il est de bonne guerre d'utiliser ce qu'on pourrait appeler les moments privilégiés, c'est-à-dire ceux où le spectateur est le plus réceptif. Le milieu du film est l'un d'entre eux. Il est bon de sentir que le milieu du film est passé et que l'on a basculé dans une deuxième partie qui nous emporte vers le dénouement.

tobogan


On pourrait appeler ça : le coup du toboggan. On monte, on monte et... (qu'est-ce qu'on a été f... là-haut !) Que peut-on faire sinon redescendre ? Passé ce point, il n'y a pas de retour en arrière possible ! Tout est noué et ne sera dénoué qu'à la Clôture, d'où son nom : le Point de non-retour.

 Nous pouvons donc compléter notre schéma ainsi :

3_ad

 Nous avons donc maintenant trois articulations dramatiques majeures : l'Ouverture, le Point de non-retour souvent abrégé en PNR, et la Clôture. Ce qui va nous permettre de subdiviser plus finement nos actes :

trois_deux

Le deuxième acte est scindé en deux parties que nous nous contentons, pour l'instant, d'appeler II A et II B.

— Et tout cela suffit à notre bonheur pour construire un film ?

Il y a encore un phénomène fondamental que vous devez connaître, c'est même une bonne nouvelle car entre ces moments privilégiés, avouez que vous êtes laissé un peu à vous-même.

Notre division en actes est-elle arbitraire ? Ou bien, au contraire, correspond-elle à une réalité profonde?

Sans Ouverture, un film n'aurait pas de sujet ; privée d'origine, la progression dramatique ne pourrait s'enclencher. Sans Clôture, la question posée par l'Ouverture n'aurait pas de réponse, et le public en serait frustré.

Le Point de non-retour se situe au milieu de la progression dramatique. Il précipite l'histoire vers la Clôture. Passé ce point, il n'est plus possible de revenir en arrière ; les forces qui s'opposent à l'intérieur du récit sont définitivement nouées l'une à l'autre et la Clôture est devenue inéluctable.

Ces articulations rythment la construction dramatique en profondeur et la structurent en étapes auxquelles on a donné le nom d'actes ; entendez actes dramatiques. Mais si les frontières entre ces actes sont parfois fortement marquées, elles sont le plus souvent floues parce que non ponctuelles (ayant une certaine durée), ou, cachées dans le flot de l'action, elles passent alors inaperçues d'autant plus facilement que le public ne perd pas son temps à les guetter. Il n'en reste pas moins vrai que les spectateurs ressentent ces grandes divisions plus ou moins consciemment. Si elles étaient absentes, elles leur manqueraient.

Ce qui est arbitraire, c'est la numérotation des actes et leurs dénominations, qui peuvent varier d'un auteur à l'autre.

 Néanmoins, trois articulations dramatiques déterminant trois actes, certains penseront que : « ça ne fait pas beaucoup » et que la question reste posée : comment construire le reste du film ?

Nous pouvons raisonner ainsi : chacun des actes étant fini, borné, nous pouvons donc appliquer à nouveau (récursivement) sur chacune des parties le même raisonnement qui nous a permis de les déterminer. « Bis repetita placent ». Ceci nous révèle que tout acte peut se subdiviser en trois sous-actes et qu'il possède, a fortiori, trois articulations dramatiques locales : une Ouverture locale, un PNR local et une Clôture relative à l'acte lui-même, pas au film. Pour le premier acte, cette clôture relative aura fonction d'Ouverture pour le film.

I_IIA

La seconde partie du deuxième acte (le II B), on le constate sur le schéma, fait presque la moitié du film. Cette dissymétrie renforce la fonction du Point de non-retour local du II B (écrit Pnr pour le différencier du PNR) et le coupe en deux nouveaux sous-sous-actes ;

final

Cette construction permet de ménager une Fausse fin, c'est-à-dire une fin incomplète ou décevante (à la fin du II B1).

— Et vous continuez comme ça, à subdiviser, jusqu'où ?

Jusqu'aux dialogues… 

— C'est fou !

 Si on prend ça au pied de la lettre, oui… complètement ! Et ce qui suit l'est plus encore ! Lisez !

ACTE I — OUVERTURE
— Exposition
— Bascule
— Ouverture

ACTE II A — NOEUD
— Complication
— Tournant
— Noeud

PNR — POINT DE NON RETOUR

ACTE II B1 — FAUSSE FIN
— Escalade
— Retournement
— Fausse fin

Pnr — RUPTURE

ACTE II B2 — CLÔTURE
— Relance
— Précipitation
— Clôture

ACTE III — MORALE

Oh ! Vous leur avez donné des noms… C'est pratique !… C'est… 

Non !… 

— Non ?

Non ! Je vous vois venir ! On se laisse abuser par de jolis petits dessins colorés… 

— C'est vous qui les faites !

C'est pas une raison !… et quelques noms évocateurs — Vous voudriez faire des cases et les remplir que vous ne vous y prendriez pas autrement !  J'expose, je bascule, j'ouvre, je complique, je tourne, je noue, j'escalade, je retourne, je fausse-fin, je rompt, je relance, je précipite, je clos, je moralise — Et hop ! Voilà mon film écrit ! Trop facile ! Trop facile ! Si vous croyez que je ne vous vois pas venir ! N'est-ce pas, cher ami…

— Faut-il que j'appelle mon avocat ?

Comment pouvez-vous, un seul instant, imaginer que cela soit aussi simple !

— J'appelle mon avocat !

Mais posez-moi la question !

— Quelle question ?

Ce que je vous ai décrit, ce sont des fonctions, c'est-à-dire des processus vides ! Cette structure est antérieure à tout récit actualisé ! Quelle question faut-il que vous vous posiez désormais ?

— Oui ! Quelle question ?

 Qu'est-ce qui, dans un film, va mettre en oeuvre ces fonctions ?

— Qu'est-ce qui va mettre en oeuvre ces fonctions ? 

Enfin ! Ce n'est pas trop tôt !… 

Les personnages et leurs actions.

Et quand je dis 'personnage', il faut entendre ce mot au sens le plus large. En fait, il vaudrait mieux parler de Forces dramatiques. Ces forces vont articuler ces moments privilégiés par le biais des personnages — ce qui aura pour effet de nous en dissimuler la fonction et de brouiller l'apparente régularité du système ; sans oublier que la logique de l'histoire viendra y mettre le grain de son sel. Ne confondez pas la carte et le territoire…

Avant de découvrir ces forces, revenons à notre point de départ.

Un film est un discours tenu à un spectateur dont on cherche à manipuler les émotions (pour son plus grand bien : les recettes). Nous avons découvert qu'il fallait le prévenir, vers la fin du film, que la messe était dite… nous en avons conclu à l'existence d'un moment du film qui ouvrait l'histoire sur des conséquences possibles — ce qui impliquait un temps d'exposition.

Fort de notre intuition que les parties se construisaient comme le tout… 

— Parce que ce n'est pas prouvé ?

Avez-vous besoin de relire le début de l'article ? 

— Je rappelle mon avocat !

Reprenons… Les noms donnés aux actes et sous-actes ne sont que des étiquettes plus parlantes que des numéros — mais il ne faut absolument pas prendre ce qu'elles évoquent pour argent comptant. Ce serait enfermer tout film dans un schéma bien trop contraignant et illusoire.

Cependant, passons-les en revue… 

 Le nom du premier acte, Ouverture, nous en rappelle la fonction principale : faire naître la problématique du film. L'Exposition, le tout début du film, est là pour nous donner quelques informations primordiales et la Bascule pour nous faire passer à l'Ouverture. Basculer est un verbe d'action.

L'Ouverture, est indispensable — il faut que le spectateur comprenne quelle direction prend l'histoire et, éventuellement, puisse se faire une idée de la Question dramatique, à savoir le problème à résoudre par le Protagoniste.

 — Qu'est-ce qu'un Protagoniste ?

Celui qui incarne l'une des forces dramatiques. C'est ce dont nous parlerons dans la série suivante d'articles — pour faire court, c'est celui dont le film raconte l'histoire. Le second acte… 

 — Attendez ! Et l'Incident déclencheur ?

Bonne question ! Remarquons tout d'abord que tout premier événement d'une suite de causes et d'effets peut être appelé ainsi. Cependant, l'Incident déclencheur auquel vous faites allusion désigne généralement un événement qui détermine l'ensemble du film.

Imaginons un instant que vous alliez faire une promenade avec votre escargot de Bourgogne favori. Vous aimez bien vous promener avec lui parce que ça ne vous fatigue pas trop. Or voilà que, traversant une rue — vous l'avez pourtant prié de se hâter le pode — votre chéri se fait écraser par le voisin… Voilà un bel Incident déclencheur qui, vous le remarquerez, ne nous dit rien sur l'Ouverture du film, à savoir, éventuellement, la terrible vengeance qui va désormais vous occuper — mais vous pouvez aussi décider de vous marier !

Il est des films sans Incident déclencheur marqué (qui fonctionne par accumulation par exemple), d'autres dont l'événement en question se situe avant même le début du film ; mais en toute logique, il ne peut se placer que dans le Premier acte (Exposition, Bascule ou Ouverture).

 Le second acte a pour nom Le Noeud. On pourrait penser que ce qui va se dénouer en toute fin sera noué au début du film, c'est-à-dire lors de l'Ouverture. Le problème est que, souvent, l'Ouverture ne peut à elle seule poser la Question dramatique, ne peut que la suggérer ou en donner les indices essentiels.

Imaginez que vous racontiez l'histoire d'un restaurateur. L'Exposition nous montre le restaurant et voilà que survient (Incident déclencheur) un client à soigner particulièrement : un critique gastronomique. À la Bascule, le cher homme passe sa commande. L'Ouverture, c'est la préparation des ingrédients avec comme point remarquable, l'allumage du brûleur sur lequel vont cuire les aliments.

Le deuxième acte, c'est la cuisson. La chaleur qu'il faut apporter pour en arriver au plat préparé. Notez bien ce mot de chaleur — il faut porter à ébullition ce qui a été mis dans la casserole dans le premier acte — On ne décide pas sur un coup de tête de tuer son voisin parce qu'il a écrasé un escargot !

C'est dans ce deuxième acte que vous allez pouvoir faire monter la sauce, dramatiser l'enjeu.

— Tout le monde n'a pas son Rémi… 

Vous allez au cinéma, c'est bien. Un scénariste doit voir énormément de films… Revenons à nos oignons…

Nous avons donc La complication (Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ), Le Tournant (Tourner est un verbe d'action — et ne laissez pas attacher votre boeuf mironton). Au Noeud, tout est ficelé ! Il ne reste plus qu'à passer à table… pardon, à passer à la seconde partie du film.

 Le Point de non-retour évoque bien ce qu'il dit : une fois passé, il n'est plus possible de revenir en arrière. Situé en milieu de film, il correspond à une attente inconsciente du spectateur qui aime par-dessus tout à sentir la progression de son activité émotive.

D'autre part, tout film est une sorte de démonstration qui doit à un moment donné fonctionner sur ses propres forces : on ne peut sans cesse ajouter de nouveaux éléments (pas question d'aller mettre une banane dans l'assiette du client qui n'a pas l'air assez satisfait). Le Point de non-retour est donc cette limite au-delà de laquelle il n'est plus possible d'ajouter un quelconque élément étranger — mais il est permis de révéler ceux qui, auparavant cachés, appartiennent néanmoins à la logique de l'histoire. Sachez que si vous outrepassiez cette règle, vous risquez le deus ex machina (une injure que n'aurait pas reniée le cher Capitaine Haddock !) — la solution miracle.

En un mot, si vous racontez la guéguerre que se mènent tranquillement vos deux belligérants, ne faites pas intervenir l'armée martienne pour sauver votre camp !

— Tiens !… Nous ne sommes plus dans la métaphore culinaire… 

Si, c'est toujours la même popote !

 Passons à la Fausse fin. La seconde partie du deuxième acte est trop longue pour ne pas être subdivisée, et sans doute, croyez-vous, que c'est par pur esprit de symétrie que nous avons ajouté ce sous-acte. Il n'en est rien !

C'est encore le plaisir du spectateur qui est en jeu. Toutes choses étant en place, il ne reste plus qu'à résoudre le problème posé par le film, mais pas trop vite car ce serait finir l'histoire. Si le film dure une heure trente, le PNR se situe vers les quarante-cinq minutes et il faut encore tenir aussi longtemps !

D'où l'idée d'ajouter une Fausse fin, une non-fin, quelque chose qui ressemble à une fin sans l'être — et qui va relancer l'histoire vers sa vraie conclusion.

Comment arriver à cette Fausse fin ? Souvenez-vous, la courbe émotionnelle du spectateur doit monter continuellement, après le PNR, c'est le moment de repartir de plus belle, de faire monter la pression — c'est pourquoi le premier temps de ce sous-acte s'appelle L'Escalade.

Mais il ne faut pas qu'elle nous mène au sommet, d'où ce Retournement (mot suggérant une action allant à l'encontre d'une résolution immédiate) menant à une Fausse fin. Une fin insatisfaisante qui ne trompe pas son spectateur.

Tous les films ont-ils une Fausse fin dans le sens où cette expression le suggère ? Non… mais tout film devrait en avoir une. Il y a de multiples raisons à cette absence, la première étant l'ignorance des règles de construction… ou leur refus… ou bien encore, une logique d'histoire qui ne s'y prête pas.

 Il faut maintenant passer de la Fausse fin à la vraie : la Clôture.

La Rupture qui logiquement vient entre les deux n'est pas toujours exprimée — une simple ellipse suffit souvent ; mais il est des films où elle est repérable. Rompre, c'est aussi indiquer que l'on en a fini avec ce qui précède et que l'on peut rentrer dans la fin elle-même.

Le film a subi une sorte de coup d'arrêt. Il faut le relancer. D'où le nom de Relance pour cette sous-partie. Et maintenant, il faut lancer la machine vers le final : la Précipitation nous rappelle qu'il n'y a plus qu'à se jeter dans la Clôture — la résolution.

 Quant au troisième acte, La Morale, très court la plupart du temps (mais il existe des films qui ont un troisième acte long), il n'est généralement là que pour laisser au spectateur le temps de comprendre que c'est fini ; à la rigueur, ajouter une cerise sur le gâteau.

 — Vous qui disiez qu'il ne fallait pas prendre ces noms trop au sérieux… 

Non, surtout pas. Il ne faut pas chercher à imposer à une histoire un schéma trop précis dans les intentions. Il n'y a, en vérité, que des articulations qui font progresser l'histoire. Mais si vous arrivez à la scander de cette manière, vous donnerez aux spectateurs des repères qu'il appréciera. C'est aussi une bonne manière de s'interroger sur les objectifs de chaque partie de votre construction.

— Si je compte bien, vos trois actes courent sur sept temps ! Ouverture, Noeud, PNR, Fausse fin, Pnr, Clôture, Morale !

Vous comptez bien… 

— La plupart des auteurs se contentent de trois actes… 

 Prenons le schéma de Syd Field — un théoricien américain qui a beaucoup écrit sur la dramaturgie. C'est d'ailleurs son modèle qui est reproduit par la plupart des auteurs français.

Le voici :

syd_field

Il divise le film en trois actes (I, II et III) ; le deuxième acte étant lui-même subdivisé en deux par le PNR. Le premier acte s'appelle Exposition, le second Confrontation et le troisième Résolution. Il ne donne pas de nom aux sous-actes du deuxième.

Comparons avec le modèle exposé ici :

syd_field_comp1


Il n'y a guère de grande différence — Le troisième acte d'ici n'est pas repéré (il est contenu dans la Résolution), l'Exposition possède la même articulation dramatique majeure (appelée Plot Point 1) — seule différence notable, la seconde articulation, le Plot Point 2, qui a pour fonction de préparer la Résolution.

La Clôture est incluse dans la Résolution.

Si on compare de nouveau avec le schéma :

syd_field_comp2

Le Plot Point 2 n'est finalement que la Fausse fin — certes, cette dénomination implique une fonction plus précise à cette articulation mais souvenez-vous du conseil : ne prenez pas ces étiquettes pour argent comptant. Il n'en reste pas moins vrai qu'à cette place, dans de nombreux films, c'est bien d'une Fausse fin qu'il s'agit.

Cependant, l'esprit qui sous-tend ces deux schémas est légèrement différent. Ici l'accent est mis sur le couple Ouverture / Clôture — c'est à dire sur la dichotomie question / réponse, préparation / paiement, première image / seconde image de l'expérience Koulechov. Approche plus constructive à notre avis.

— Vous pourriez illustrer votre Fausse fin par des exemples concrets ?

Dans Amadeus, le film de Milos Forman, la Fausse fin, c'est le moment du triomphe social de Salieri — déclaré meilleur musicien de tous les temps par l'empereur, nous comprenons que le seul jugement qui compte pour lui est celui de Mozart. "J'ignorais qu'une telle musique pouvait exister. Quand on entend de tels sons… et que peut-on dire sinon… Salieri !" — l'histoire ne peut se finir ainsi sur ces paroles ambiguës.

Dans Titanic, la mort du jeune peintre interprété par di Caprio met fin à l'histoire d'amour mais ne peut pas terminer le film : il faut encore achever l'histoire de Rose, et celle du diamant… 

Ces deux fausses fins n'ayant pas tout épuisé relancent leurs histoires respectives.

— Et les PNR ?

Il faut pour les trouver posséder un bagage théorique plus complet que celui qui a déjà été exposé. Donnons la solution sans vraiment la justifier. Pour Amadeus, il ne se trouve pas exactement au milieu du film mais avant. C'est la scène où Salieri jette un crucifix dans le feu, de dépit — Il a pris sa décision, il va lutter contre Dieu à travers Mozart.

— Et pour Titanic ?

Alors là, c'est facile ! Il se situe très exactement au milieu — c'est l'instant même où le navire entre en collision avec l'iceberg.

[Un temps]

Que se passe-t-il ? Vous avez l'air un peu pâle soudain.

— Un peu de fatigue sans doute… après tant de… nouveautés.

J'ai ce qu'il vous faut… 

— Non, non… merci. Ni thé, ni café… pas de chocolat non plus… 

Je pensais plutôt à cela… Principe de précaution !


Article précédant
 Article suivant